VIOLAINE BARROIS
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0711 — 2024
comissariat Martin Lichtig



Boues 1 à 30, 
Terres locales imprimées en 3D

Projet finaliste de Design Parade Toulon 2024

8e Festival international d’architecture d’intérieur organisé par La Villa Noailles

PAR LES BLÉS





Il existe d’autres manières de raconter le territoire. Elles sont différentes de celles d’hier, des paysages cadrés et figés, de quelques points de vue incontournables, éprouvés. À un unique récit, réduit et reproduit en tableaux et cartes postales, répliquent d’autres voix. Celles de ces artistes se révèlent ici d’autant plus singulières qu’elles participent de la relativisation d’un mythe, peut-être d’un mirage, en l’occurrence celui du Sud, de la Provence, du littoral et de l’arrière-pays méditerranéens. Au premier rang de ces autres manières de raconter le territoire, il y a peut-être d’abord d’autres manières d’être vis-à-vis de lui. Qu’elle ait toujours été là, un peu pour soi, ou adoptée, cette région est par toutes et tous sondée, vécue quotidiennement, certes, mais aussi arpentée dans ses marges, scrutée autrement. Ce renouvellement du regard se traduit notamment à travers les choix des focales. Parmi eux ou, plus précisément, aux deux extrémités de l’éventail de ces points de vue, l’image aérienne, satellitaire, côtoie sans transition le gros plan, le zoom quasi microscopique. Ce côtoiement de différentes échelles, au sein d’un même espace d’exposition et parfois même d’une même œuvre, participe de la mise en relief du paysage, au profit de l’accentuation de ses contrastes plutôt que de leur effacement, leur nivellement. 

Au-delà des regards, l’investigation peut se faire aussi collecte, excavation consciencieuse, archéologie des temps présents. Les fouilles mettent au jour matières et matériaux ambigus, agrégats de nature et de culture, naturellement pollués ou artificiellement renaturés. Ces rebuts sont des médiums davantage que des témoins ou, du moins, le deviennent-ils en intégrant une mise en récit, et même en affection, de l’environnement. Cette opération constitue une étape nouvelle, rarement dernière, de leurs pérégrinations à travers les assemblages temporaires d’Amandine Capion, les gravures et oxydations progressives de Chloé Chéronnet ou encore les détourages numériques d’Arnaud Bottini et les impressions 3D de Violaine Barrois.

L’investigation tend aussi parfois à l’introspection. Ni les chemins empruntés, ni les regards portés ou les objets collectés ne prétendent alors à l’objectivité ou ne relèvent d’une science exacte du territoire. À l’inverse, ces choix révèlent autant d’attentions particulières dirigées le plus souvent vers des fragments significatifs (une carrière, un port, un tas de gravats) mais également vers des fragments, a priori aussi triviaux qu’une terre, investis d’une nouvelle signification. Ainsi, le fragment d’un territoire commun est associé à un souvenir intime et, de fait, en capacité de le réactiver. Ces fragments, considérés un temps seulement pour eux-mêmes, constituent finalement des accès, voire des liens, privilégiés à l’écosystème dont ils ont été extraits pour nous permettre de nous y retrouver. Ces pratiques, si expérimentales soient-elles, jamais ne se suffisent. À ces autres manières de raconter le territoire, se superposent ainsi d’autres récits. Parmi eux, il y a celui d’un territoire partout accaparé et irrémédiablement marqué par la main de l’être humain. Ce constat de l’anthropocène est particulièrement prégnant, par exemple, dans le regard renouvelé qui est porté sur le littoral. Celui-ci ne peut être que deviné derrière des installations portuaires, autonomes, ou signalé par des grues, des roues, des paquebots. Ces zones d’activité, le plus souvent inaccessibles, ont absorbé, si ce n’est confisqué, cette interface, désormais frontière, entre terre et mer.

À l’écart du littoral, l’intérieur des terres n’est pas en reste. Le sol y subit une pression telle qu’il disparaît sur des hectares sous le béton, matière à reproduire partout les mêmes schémas urbains. Et, paradoxalement, les constructions elles-mêmes finissent par subir cette pression qui accélère leur délabrement. C’est le passage accéléré du temps qui est donné à voir, à travers simultanément le constat des séquelles du paysage, l’évocation d’un état antérieur et la préfiguration de changements encore à venir. Ces paysages reconstitués ne relèvent donc jamais de l’instantané et bien plutôt de la transcription d’une quantité de mouvements à l’œuvre dans le territoire. Mais en ces terres anthropisées, comme en ces chantiers et ces ruines promises, on sent poindre çà et là comme une revanche de nature. C’est elle qu’on remarque et qui s’incarne à travers les premières plantes, rudérales, qui émergent des tas de gravats. C’est encore elle dont, paradoxalement, on croit reconnaître les formes organiques dans les vues aériennes détourées des sites que, au sol, l’être humain a le plus bouleversés. Ce sont aussi ses effets qui dévoilent l’image à la surface du métal. Enfin, c’est elle qu’on croit entendre en parcourant les colombins d’un mélange de terres, similaires à des sillons à la surface d’un disque, d’un enregistrement de nature, telle qu’elle est, équivoque.

Ces enregistrements ici donnés à voir, et peut-être à entendre, contraints par leur écrin, sont autant de réductions planes de pratiques qui se déploient par ailleurs dans quantité de dimensions. Chacun s’est ainsi plié à l’exercice de ne montrer ou créer qu' une seule série de travaux en deux dimensions. Des mises en perspectives aplanies, sans rien sacrifier de leur profondeur, au contraire, dans lesquelles on peut s’en aller. Et, à travers elles, les cimaises et autres pans de mur opaques se font portes ouvertes sur un territoire reformulé, subjectif, de nouvelles géographies.